Fin juillet, une photographie fait le tour du monde. Sur une plage du lac de Lacanau, un couple est tranquillement installé sous un parasol. À l’arrière-plan, un gigantesque panache de fumée monte dans le ciel : la Gironde brûle. L’image est saisissante. Elle devient immédiatement un symbole. Le monde brûle et nous continuons nos vacances. Notre indifférence face au changement climatique tiendrait tout entière dans cette photographie.
Sauf que le photographe, Maximilien Lamy, ne sait pas ce que pensent ces deux personnes. La plage se trouve alors à une quinzaine de kilomètres de l’incendie et n’est pas dans la zone d’évacuation. Le couple ne court pas de danger immédiat et ne peut évidemment rien faire contre le feu. Peut-être est-il indifférent. Peut-être est-il sidéré. La photographie ne permet pas de le savoir.
Pourtant, tout ce qu’elle montre est vrai.
Et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
Nous avons beaucoup appris à nous méfier des informations fausses. Nous vérifions les sources, les images et les chiffres. Mais il existe une manière beaucoup plus discrète de mal comprendre le monde : construire une histoire fausse à partir d’informations parfaitement vraies.
Prenons une entreprise dont le chiffre d’affaires diminue, dont les coûts salariaux augmentent et que plusieurs cadres expérimentés viennent de quitter. Trois faits exacts suffisent à produire une explication presque évidente : l’entreprise va mal.
Ajoutons qu’elle a volontairement abandonné une activité importante mais très peu rentable, qu’elle recrute des profils plus qualifiés pour développer un nouveau marché et que les départs étaient organisés depuis longtemps dans le cadre d’une réorganisation.
Aucun des trois premiers faits n’a changé.
Mais leur signification, oui.
C’est peut-être là que se trouve l’un des défis les plus intéressants de notre époque. Nous disposons de toujours davantage d’informations et l’intelligence artificielle nous permet maintenant de les rechercher, les comparer et les résumer en quelques secondes. Nous pourrions donc imaginer que nous allons mécaniquement mieux comprendre… Ce serait confondre les pièces et l’image.
Comprendre ne consiste pas seulement à disposer des bons faits. Il faut encore découvrir ce qui les relie, distinguer une corrélation d’une causalité, changer parfois de temporalité ou d’échelle et identifier ce qui manque à une histoire trop parfaitement cohérente.
L’esprit critique ne peut donc plus s’arrêter à une question pourtant essentielle : « Est-ce vrai ? »
Il lui faut peut-être en ajouter une seconde : « Même si c’est vrai, qu’est-ce que cela ne me permet pas encore de comprendre ? »
Cette question change notre regard. Elle ne cherche pas nécessairement à contredire. Elle cherche à agrandir le cadre. Et elle nous conduit vers un paradoxe : nos Angles Morts ne se cachent peut-être pas principalement dans les informations auxquelles nous n’avons pas accès. Certains sont déjà sous nos yeux, parfaitement visibles, documentés et vérifiés.
Nous ne les avons simplement jamais reliés de la bonne manière.
Pour aller plus loin : pourquoi les organisations peuvent-elles disposer de tous les bons indicateurs et prendre pourtant une mauvaise décision ? Pourquoi une formation parfaitement comprise peut-elle ne rien changer aux comportements ? Et que change l’intelligence artificielle lorsque les réponses deviennent presque instantanées ?
Pour poursuivre cette réflexion, vous pouvez télécharger gratuitement le Cahier n°002 des Angles Morts,



