Pour ou contre ?
En mars 2026, les élections municipales ont produit une situation assez fascinante. Dans de nombreuses villes, les discussions de l’entre-deux-tours ont porté sur les désistements, les alliances et les barrages. Environ 500 listes se sont retirées et près de 400 ont fusionné. Il fallait parfois choisir moins celui que l’on souhaitait voir gagner que celui qui pouvait empêcher un autre de gagner.
Rien d’anormal. Voter sert aussi à empêcher. Mais cette situation révèle quelque chose qui dépasse largement les élections : nous savons souvent beaucoup mieux ce que nous refusons que ce que nous voulons construire.
Prenons quelqu’un qui dit : « Je suis contre l’extrême droite. » Nous savons ce qu’il refuse. Nous ne savons presque rien de la société qu’il souhaite. Même chose avec anti-Macron, anticapitaliste, anti-immigration, anti-gouvernement, anti-système, anti-écolo…
Il y a quelque chose d’étrange dans ces identités construites par opposition : À force de nous définir comme « anti », ce que nous combattons finit paradoxalement par devenir une partie de notre identité. Et l’adversaire devient notre boussole.
Ce phénomène possède une force collective considérable. Rien ne rassemble aussi rapidement qu’un ennemi commun. Des personnes profondément différentes peuvent se retrouver parce qu’elles refusent la même décision, la même personnalité ou la même évolution. Le « contre » fabrique donc très efficacement du « nous ». Seulement, une question apparaît lorsque le combat réussit : que reste-t-il de nous lorsque l’adversaire disparaît ?
C’est là que le « pour » devient beaucoup plus exigeant. Nous sommes facilement pour l’écologie jusqu’à ce qu’il faille déterminer ce que chacun devra changer. Pour la solidarité jusqu’à ce qu’il faille décider qui paie. Pour la démocratie jusqu’à ce qu’elle produise une décision que nous détestons. Le contre permet momentanément de suspendre nos divergences. Le pour nous oblige à les travailler.
Mais il existe un Angle Mort plus dérangeant encore.
Lorsque nous passons notre temps à réagir à un adversaire, c’est lui qui choisit progressivement les sujets auxquels nous consacrons notre énergie. Une personnalité politique prononce une énormité ; ses adversaires la commentent, la dénoncent, la partagent. Ils veulent la combattre. Pourtant, elle vient de réussir quelque chose : elle a décidé de quoi ils allaient parler.
Une opposition peut donc renforcer le système qu’elle cherche à combattre.
À l’approche de 2027, cette mécanique mérite peut-être notre attention. Nous voterons sans doute parfois pour. Nous voterons probablement aussi beaucoup contre. Ce n’est pas nécessairement un problème. La question commence après.
Une fois l’adversaire écarté, savons-nous encore ce que nous voulons ensemble ?
Le Cahier complet explore ce paradoxe : pourquoi un adversaire commun fabrique si facilement du collectif, comment le « contre » peut finir par nous rendre dépendants de ce que nous combattons et pourquoi résister « pour » ne signifie pas devenir moins combatif, mais commencer à fabriquer quelque chose que l’adversaire ne peut pas définir à notre place.
Pour aller plus loin, vous pouvez télécharger gratuitement le Cahier complet de cet Angle Mort.






