Libres de se taire ?
Le 18 août 2026, Disney et ABC ont attaqué en justice la FCC, le régulateur américain de l’audiovisuel. Le groupe accuse l’administration Trump d’avoir utilisé son pouvoir réglementaire contre ABC en raison de contenus critiques envers le président. L’affaire est loin d’être tranchée et la FCC conteste évidemment cette interprétation. Mais elle produit un paradoxe remarquable : Donald Trump a précisément fait du retour de la liberté d’expression l’un des marqueurs de son second mandat.
Il serait tentant d’en faire une histoire américaine de plus. Ce serait rassurant, parce que nous pourrions observer la contradiction à distance. Pourtant, elle nous concerne beaucoup plus directement : nous pouvons tous défendre passionnément la liberté d’expression et devenir beaucoup moins enthousiastes lorsque quelqu’un utilise cette liberté pour nous contredire.
Il suffit pour s’en convaincre d’observer certaines discussions entre amis, autour d’un repas ou au café. On commence par parler d’un sujet. Puis une opinion nous heurte. « Je ne suis pas d’accord avec toi » devient parfois « je ne comprends pas comment tu peux penser cela », puis « si tu penses cela, c’est que tu es… ». À cet instant précis, quelque chose bascule : nous ne discutons plus seulement d’une idée, nous commençons à juger celui qui la porte.
Personne n’a censuré personne. Pourtant, quelqu’un finit parfois par se taire. C’est là que notre conception habituelle de la liberté d’expression montre peut-être sa limite. Nous la regardons presque exclusivement du côté de celui qui parle : qu’ai-je le droit de dire ? Mais une autre question compte tout autant : dans quel système ma parole va-t-elle circuler ?
Nicolas Bordas propose à ce sujet une image particulièrement intéressante dans Les Idées qui sauvent. La liberté d’expression ne serait pas seulement un droit individuel, mais une infrastructure démocratique. Comme toute infrastructure, elle peut se dégrader : non seulement par la censure, mais aussi lorsque l’intimidation, le harcèlement, la haine ou la manipulation rendent progressivement la conversation impossible.
Un second phénomène complique encore les choses. Nous avons longtemps cru au « marché des idées » : confrontons librement les opinions et les plus solides finiront par résister. Seulement, nos idées ne sont plus uniquement en concurrence pour convaincre. Elles doivent aussi attirer notre attention. Or une accusation spectaculaire voyage souvent mieux qu’une explication complexe, une certitude mieux qu’un doute et une indignation mieux qu’une nuance. Le marché des idées a rencontré le marché de l’attention et appelle à faire le buzz !
Il reste enfin quelque chose de plus intime : nos opinions sont devenues une partie de nos identités. Contester ce que je pense peut alors être vécu comme contester ce que je suis. Nous pouvons ainsi défendre passionnément la tolérance et devenir étonnamment intolérants envers ceux qui ne partagent pas notre conception de la tolérance. Nous pouvons célébrer la diversité des opinions tant qu’elles ne s’éloignent pas trop de la nôtre.
C’est pourquoi la question « peut-on encore tout dire ? » me paraît finalement trop simple. La question véritable est peut-être ailleurs : pouvons-nous encore nous contredire ? Car la liberté d’expression ne consiste pas à pouvoir tout dire. Elle consiste à préserver un monde dans lequel quelqu’un peut nous dire que nous avons tort, dans lequel nous pouvons lui répondre, et dans lequel aucun de nous n’a besoin de faire disparaître l’autre pour continuer à penser.
Le Cahier complet explore ce déplacement : comment une parole libre peut-elle parfois rendre les autres moins libres ? Pourquoi la tolérance peut-elle paradoxalement produire sa propre intolérance ? Que devient le marché des idées lorsqu’il est soumis au marché de l’attention ? Et surtout, pourquoi notre attachement à la liberté d’expression se mesure-t-il peut-être moins à tout ce que nous sommes prêts à dire qu’à tout ce que nous sommes encore capables d’entendre ?
Pour aller plus loin, vous pouvez télécharger gratuitement le Cahier complet de cet Angle Mort.






