Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction générale des réseaux sociaux aux moins de quinze ans. La décision ne signifie évidemment pas que les plateformes sont sans risque pour les adolescents : elle juge notamment le dispositif trop général au regard de la liberté de communication et soulève les difficultés liées à la vérification de l’âge et à la vie privée.
Mais cette polémique laisse apparaître une question assez gênante.
Pourquoi les mécanismes dont nous voulons protéger les adolescents cesseraient-ils de nous concerner lorsque nous devenons adultes ?
Nous nous inquiétons de leur capacité d’attention, puis consultons notre téléphone au milieu d’une conversation. Nous craignons leur dépendance au regard des autres, mais observons le nombre de réactions à nos propres publications. Nous redoutons qu’ils se conforment à leur groupe tout en fréquentant volontiers des communautés numériques dans lesquelles nos convictions rencontrent essentiellement des personnes qui les partagent.
Les adolescents sont évidemment dans une période particulière de leur développement. Mais les recherches elles-mêmes décrivent des effets beaucoup plus hétérogènes qu’un simple « réseau social nocif » : les conséquences diffèrent selon les usages, les individus et les types d’interactions.
Peut-être faut-il donc déplacer légèrement la question.
Le problème se trouve-t-il uniquement dans celui qui utilise le réseau ou également dans l’environnement dans lequel nous lui demandons de se comporter ?
Les plateformes ont besoin de notre attention. Une réaction est immédiatement visible, mesurable et transmissible. La réflexion l’est beaucoup moins. Nous pouvons passer plusieurs minutes à examiner une idée, changer légèrement d’avis et finalement ne rien publier : le système n’enregistre presque rien. Une indignation instantanée, en revanche, peut produire un commentaire, trois réponses et cinq partages.
Cela ne signifie pas que les réseaux sociaux auraient été imaginés pour rendre l’humanité impulsive. Cela signifie quelque chose de plus intéressant : un système peut favoriser certains comportements sans que personne ne les ait explicitement ordonnés.
Nos organisations connaissent très bien ce phénomène. Une messagerie instantanée destinée à faciliter la coopération peut progressivement créer une culture de la réponse immédiate. Personne n’a écrit qu’il fallait répondre dans les deux minutes. Mais celui qui répond vite est perçu comme disponible, et cette disponibilité finit par devenir la norme.
Les réseaux sociaux font quelque chose de comparable à une échelle gigantesque. Ils ne créent ni notre besoin d’appartenance, ni notre goût pour l’approbation, ni notre tendance à préférer les personnes qui pensent comme nous. Tout cela existait bien avant eux. Ils peuvent en revanche industrialiser ces mécanismes.
La question devient alors politique au sens le plus large du terme. Une démocratie n’a pas seulement besoin que chacun puisse parler. Elle a besoin que nous soyons encore capables d’entendre une idée qui nous déplaît sans devoir immédiatement l’approuver ou la condamner.
Or la réflexion possède une temporalité assez médiocre pour les réseaux sociaux.
Elle hésite. Elle nuance. Elle revient en arrière. Elle accepte parfois deux idées contradictoires. Elle peut même finir par cette phrase désastreuse pour l’engagement numérique : « Je ne sais pas encore ce que j’en pense. »
Peut-être est-ce précisément cette phrase qu’il faudrait réhabiliter.
Interdire les réseaux sociaux aux moins de quinze ans pose de vraies questions juridiques, éducatives et sanitaires. Mais cette actualité nous offre surtout un miroir. Nous regardons les adolescents et voyons assez facilement ce que ces environnements peuvent produire chez eux.
Nous regardons beaucoup moins volontiers ce qu’ils ont déjà produit chez nous.
Cahier 003 – Et si les réseaux sociaux étaient interdits aux moins de 99 ans ?



