Je change de cap

Non, le Danemark n’impose pas un cours d’empathie à ses élèves

Non, le Danemark n’impose pas un cours d’empathie à ses élèves

L’histoire est séduisante. Dans les écoles danoises, les enfants suivraient obligatoirement une heure de cours d’empathie chaque semaine. Ils apprendraient à écouter leurs camarades, à résoudre ensemble leurs difficultés et même à partager un gâteau préparé en classe.

Cette éducation expliquerait pourquoi le Danemark figure régulièrement parmi les pays où l’on se déclare le plus heureux.

Le récit a été repris dans des milliers d’articles. Il possède tout ce que nous aimons : une idée simple, un pays présenté comme exemplaire et une solution que nos propres écoles auraient négligée.

Il lui manque seulement une chose : être tout à fait exact.

Il n’existe pas de matière scolaire appelée « empathie »

Les programmes danois ne comportent pas un cours obligatoire intitulé « empathie » comparable aux mathématiques, au danois ou à l’anglais.

La confusion vient notamment de la klassens tid, que l’on pourrait traduire par « l’heure de la classe » ou « le temps de la classe ».

Ce moment collectif peut être consacré au bien-être des élèves, aux relations internes, à la coopération, à la vie démocratique de la classe ou à différentes activités communes. Selon les pratiques, les élèves peuvent y parler des difficultés qu’ils rencontrent et réfléchir ensemble au fonctionnement de leur groupe.

Cela peut naturellement développer l’écoute et l’empathie. Mais réduire cette pratique à un « cours d’empathie obligatoire » transforme une réalité éducative plus large en jolie formule médiatique.

Le ministère danois de l’Enfance et de l’Éducation précise d’ailleurs que la klassens tid n’est pas une matière scolaire ni l’un des enseignements obligatoires de la Folkeskole.

Pourquoi préférons-nous la légende ?

Parce qu’elle offre une solution immédiatement compréhensible.

Si les enfants manquent d’empathie, il suffirait de leur enseigner l’empathie une heure par semaine. Comme on enseigne une règle de grammaire, une opération mathématique ou une date historique.

Cette manière de présenter les choses nous évite une question plus difficile : l’empathie peut-elle réellement être enfermée dans un cours ?

Un enfant apprend sans doute davantage de la manière dont les adultes l’écoutent, exercent leur autorité, traitent les erreurs et règlent leurs désaccords que d’une leçon lui expliquant qu’il doit se montrer attentif aux autres.

On ne peut pas enseigner la coopération dans une organisation qui humilie. On ne peut pas prêcher l’écoute lorsque la parole des élèves ne change jamais rien. On ne peut pas exiger le respect tout en banalisant les rapports de domination.

L’empathie ne se transmet pas uniquement par un contenu. Elle se découvre dans une expérience relationnelle.

L’intérêt du modèle danois est ailleurs

L’idée importante n’est donc pas que le Danemark aurait inventé une nouvelle matière miracle.

Elle réside dans la place accordée au groupe-classe comme espace éducatif. Les relations entre les élèves, leur capacité à coopérer et leur sentiment d’appartenance ne sont pas nécessairement considérés comme des sujets extérieurs à l’école.

Le temps collectif permet de travailler sur ce qui se passe entre les personnes, et pas seulement sur ce que chacune doit apprendre individuellement.

Cette distinction est essentielle.

Lorsque les tensions, l’exclusion ou l’isolement sont traités comme de simples problèmes de comportement individuel, l’établissement intervient souvent trop tard. Reconnaître que la qualité du collectif fait partie de l’apprentissage permet d’agir autrement.

Une heure ne réparera pas une semaine entière

Même la meilleure séance consacrée aux relations humaines ne peut pas compenser une organisation quotidienne fondée sur la compétition, la peur de l’erreur ou l’indifférence.

L’empathie ne peut pas être déléguée à un créneau horaire.

Elle dépend de la façon dont une école accueille les différences, partage les règles, autorise la parole et accompagne les conflits. Elle dépend également du temps dont disposent les enseignants, de leur formation et des moyens accordés aux établissements.

Importer une prétendue « heure d’empathie » sans interroger le reste du fonctionnement scolaire reviendrait à appliquer un pansement sur un système qui continuerait à produire les mêmes difficultés.

La fausse information contient malgré tout une bonne question

Dire que le Danemark enseigne obligatoirement l’empathie pendant une heure est inexact. Mais le succès de cette histoire révèle une aspiration réelle.

Nous aimerions que l’école apprenne aussi à vivre avec les autres, à comprendre un point de vue différent, à exprimer un désaccord et à prendre soin du collectif.

Cette ambition mérite mieux qu’une légende.

La véritable leçon danoise n’est peut-être pas d’ajouter une matière supplémentaire à l’emploi du temps. Elle consiste à reconnaître que les relations humaines, la coopération et la vie du groupe font pleinement partie de l’éducation.

L’empathie ne s’enseigne probablement pas comme une table de multiplication. Elle peut toutefois se pratiquer, s’éprouver et se cultiver — à condition que les adultes et les institutions acceptent eux aussi de l’incarner.

Jean Lefebvre — Curieuse Agence

Consultant, formateur, auteur et conférencier, j’accompagne les entreprises, leurs managers et leurs équipes pour résoudre les tensions, renforcer la cohésion des équipes et surmonter les résistances au changement. Formations, conférences, team building et conseil : des interventions qui associent approche systémique et intelligence émotionnelle pour améliorer concrètement les pratiques de management et la coopération.

Contact : contact@curieuse-agence.com

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée Champs requis marqués avec *

Publier des commentaires

Comprendre avant de choisir

Un autre sujet peut déplacer votre regard.

Explorer tous les articles