Tous différents. Tous pareils.
Le looksmaxxing fait parler de lui. Sur les réseaux sociaux, des jeunes hommes cherchent à « maximiser » leur apparence : musculature, peau, mâchoire, coiffure, silhouette. Certaines pratiques restent parfaitement banales ; d’autres deviennent beaucoup plus inquiétantes.
Nous pourrions y voir une nouvelle dérive des réseaux sociaux.
Mais quelque chose de beaucoup plus intéressant se cache peut-être derrière.
Car notre époque célèbre comme rarement auparavant la singularité. Soyez vous-même. Affirmez votre identité. Libérez-vous des anciennes normes. Construisez la vie qui vous ressemble.
Et nous avons effectivement conquis des libertés considérables.
Seulement voilà : une fois libérés de certaines normes, où regardons-nous pour savoir ce que nous voulons devenir ? Très souvent, autour de nous.
Nous découvrons alors un paradoxe : des millions d’individus parfaitement libres peuvent fabriquer ensemble de nouvelles normes sans que personne ne les leur impose.
Le corps en offre une formidable illustration. Il est ce que nous possédons de plus personnel, mais il est aussi profondément social. Une silhouette, une coiffure, un tatouage, un vêtement ou une musculature disent quelque chose de nous et, simultanément, des groupes auxquels nous appartenons ou aimerions appartenir.
Les réseaux sociaux accélèrent cette mécanique. Certaines apparences retiennent davantage l’attention, deviennent plus visibles, sont davantage reproduites et acquièrent progressivement le statut de référence. Des travaux expérimentaux récents montrent d’ailleurs que l’exposition à des vidéos TikTok présentant des apparences idéalisées peut affecter l’humeur et certains aspects de la satisfaction corporelle, même lorsque les images ne sont pas filtrées.
Le problème n’est donc peut-être pas seulement le faux. C’est aussi l’idéal. Et derrière l’apparence apparaît une question plus large encore : avons-nous progressivement transformé notre identité elle-même en performance ?
Il faut améliorer son travail, ses compétences, sa productivité, sa santé, son sommeil, son alimentation, son corps. L’expression « devenir la meilleure version de soi-même » semble résumer parfaitement cette époque. Mais elle contient une hypothèse rarement interrogée : pourquoi faudrait-il nécessairement qu’il existe une meilleure version ?
Peut-être avons-nous besoin de retrouver un droit étrange : celui de ne pas tout optimiser.
Non pour renoncer à prendre soin de soi, à progresser ou à changer. Mais pour reconnaître qu’une singularité n’est pas nécessairement une imperfection en attente de correction.
C’est ce que ce nouvel Angle Mort explore : comment une société célébrant la liberté individuelle peut fabriquer de la conformité, pourquoi l’apparence est aussi une affaire d’appartenance, comment la performance a gagné notre rapport au corps et pourquoi les normes les plus puissantes sont parfois celles que personne ne nous impose ?
Pour aller plus loin, vous pouvez télécharger gratuitement le Cahier complet de cet Angle Mort






