Il existe des déceptions dont on se remet. Un projet n’aboutit pas, une promesse n’est pas tenue, une relation se termine. Nous souffrons, puis la vie reprend progressivement sa place.
Et puis il y a les désillusions.
Celles qui ne nous retirent pas seulement quelque chose, mais font s’effondrer tout ce que nous avions construit autour. Ce n’est plus simplement une réalité qui nous échappe : c’est notre manière de la comprendre qui devient soudainement impossible.
Dans cet extrait de Guillaume et les garçons à table !, Guillaume Gallienne met en scène ce moment d’une manière aussi drôle que bouleversante. Guillaume s’est construit dans le regard de sa mère. Il a interprété ses mots, ses gestes et la place particulière qu’elle lui accordait. Il a tenté de devenir celui qu’il pensait qu’elle voyait en lui.
Puis quelque chose se déchire.
Ce qu’il avait vécu comme une reconnaissance pouvait aussi être une assignation. L’amour dont il avait fait le fondement de son identité ne lui disait peut-être pas ce qu’il avait voulu y entendre.
La désillusion commence là : lorsque les faits demeurent, mais que leur signification s’effondre.
Nous ne tombons jamais seulement de haut
On dit que la désillusion consiste à « tomber de haut ». L’expression est juste, mais incomplète.
Pour tomber de haut, encore faut-il avoir construit une hauteur.
Cette hauteur est faite de nos attentes, de nos interprétations et de nos espoirs. Nous avons assemblé des signes, comblé les silences et donné une cohérence à ce que nous vivions. Nous avons fabriqué une histoire suffisamment solide pour pouvoir y habiter.
Nous avons cru être aimés d’une certaine manière. Nous avons cru compter pour quelqu’un. Nous avons cru qu’un engagement serait tenu, qu’un métier aurait du sens ou qu’une relation reposait sur une vérité partagée.
Puis un mot, un geste ou un événement désorganise l’ensemble.
La chute n’est pas proportionnelle à ce qui vient de se produire. Elle est proportionnelle à tout ce que cette réalité soutenait en nous.
Nous ne perdons pas seulement une relation, une promesse ou une représentation. Nous perdons celui ou celle que nous pensions être à l’intérieur de cette histoire.
Voilà pourquoi la désillusion fait si mal.
L’abîme était peut-être déjà là
Lorsque l’illusion disparaît, nous imaginons que l’abîme vient de s’ouvrir devant nous. Pourtant, il était peut-être déjà là.
L’illusion ne créait pas le vide : elle le recouvrait.
Elle nous permettait de ne pas voir certaines contradictions, certaines ambiguïtés et certains renoncements auxquels nous nous étions habitués. Elle maintenait une cohérence parfois artificielle entre ce que nous espérions et ce que nous vivions réellement.
La désillusion nous oblige alors à nous demander :
Qu’avons-nous choisi de ne pas voir ?
Quels signes avons-nous interprétés dans le sens qui nous convenait ?
Qu’avons-nous accepté parce que reconnaître la réalité aurait exigé de décider, de renoncer ou de partir ?
Ces questions ne signifient pas que nous sommes responsables de ce que les autres nous ont fait. Elles nous permettent simplement de retrouver une capacité d’action.
Sortir de soi
Face à la désillusion, nous repassons les scènes, interrogeons chaque parole et cherchons le moment où tout aurait basculé. Nous voudrions corriger le passé afin qu’il redevienne conforme à l’histoire que nous avions construite.
Mais aucune explication ne peut restaurer exactement le monde d’avant.
Il faut alors parvenir à sortir de soi.
Non pas oublier ou pardonner précipitamment. Non pas se forcer à « tourner la page ». Mais accepter de ne plus regarder toute la réalité depuis l’endroit précis où nous avons été blessés.
Tant que nous exigeons de ceux qui ont contribué à notre chute qu’ils nous rendent le sens perdu, nous restons dépendants d’eux. Nous leur confions encore la responsabilité de nous reconstruire.
Sortir de soi, c’est reprendre cette responsabilité.
Ne pas remplacer la naïveté par le cynisme
Après la désillusion, une tentation nous guette : conclure que tout était faux.
Parce qu’une personne nous a trompés, plus personne ne serait digne de confiance. Parce qu’une institution nous a déçus, tout engagement serait mensonger.
C’est une seconde illusion, plus sombre que la première.
Ce que nous avons ressenti était réel, même si notre interprétation était incomplète. Ce que nous avons donné a existé, même si cela n’a pas été reçu comme nous l’espérions.
Grandir après une désillusion ne consiste pas à remplacer la naïveté par le cynisme. La lucidité est plus exigeante : elle accepte simultanément que nous ayons pu nous tromper et que quelque chose de vrai ait néanmoins été vécu.
Ce qui demeure après la chute
Dans l’extrait de Guillaume Gallienne, la chute contient déjà une libération. La vérité qui fait mal rompt aussi une assignation. Guillaume peut commencer à se regarder autrement qu’à travers les attentes et les projections de sa mère.
Il ne découvre pas seulement qu’il s’est trompé. Il découvre qu’il peut cesser d’attendre d’un autre la permission d’être lui-même.
C’est peut-être cela, sortir de l’abîme.
Non pas remonter exactement là où nous étions, car cet endroit n’existe plus. Mais découvrir qu’au milieu de ce qui s’est effondré subsiste une possibilité : ne plus remettre entièrement notre identité entre les mains d’un regard extérieur.
Certaines désillusions nous brisent.
D’autres brisent surtout la prison que nous avions fini par prendre pour nous-mêmes.
Et il arrive que ce soit la même désillusion.






